Depuis plusieurs années, la recherche contre le cancer effectue régulièrement des avancées qu’on qualifie parfois de révolutionnaires, tant elles permettent de stabiliser la maladie, voire d’en arriver à une guérison. Le cancer occupe cependant toujours les premières places parmi les causes de mortalité. Les études montrent par ailleurs que la maladie atteint des personnes de plus en plus jeunes. D’où vient cette dissonance entre les progrès médicaux et un niveau d’impact toujours élevé ? Chercheur en oncologie depuis 25 ans, Olivier Michielin éclaire ce paradoxe.
LA RECHERCHE SUR LE CANCER ANNONCE RÉGULIÈREMENT DES AVANCÉES RÉVOLUTIONNAIRES, MAIS LA MALADIE RESTE TRÈS INQUIÉTANTE. PARTAGEZ-VOUS CE CONSTAT ?
Oui, c’est une problématique réelle. Par exemple, nous avons aujourd’hui des immunothérapies qui permettent de guérir le mélanome en phase multi-métastatique. C’est vraiment révolutionnaire. Il y a encore quelques années, un tel résultat était irréalisable. Mais le même traitement d’immunothérapie ne sera quasiment pas efficace pour une tumeur du pancréas. Cette différence vient de l’incroyable complexité du cancer. Derrière un nom commun se cache un nombre infini de sous-types. D’ailleurs, on se demande aujourd’hui si chaque cancer ne serait pas unique… On peut donc réaliser des percées extraordinaires, mais elles ne vont s’appliquer qu’à une sous-population de patients. La contradiction entre avancée et frustration est un reflet de cette complexité.
COMMENT EXPLIQUER QU’UN CANCER PRENNE DES FORMES AUSSI VARIÉES ?
Les cellules cancéreuses sont très instables. Elles changent tout le temps. Lorsqu’elles se multiplient, elles mutent en commettant des erreurs qui leur offrent beaucoup de possibilités de diverger. Et plus la maladie avance, plus le nombre de cellules différentes est grand. Nous sommes aujourd’hui capables de cartographier la biologie d’un cancer de façon très précise. Les analyses montrent que les capacités d’évolution des cellules cancéreuses sont phénoménales. C’est pour cela qu’un traitement peut marcher ou non en fonction du moment auquel on l’applique. Plus on traite la maladie à un stade précoce, plus on a des chances de l’éradiquer. C’est un autre aspect de cette complexité.
CETTE HÉTÉROGÉNÉITÉ EST-ELLE NOUVELLE ? LE CANCER EST-IL DEVENU MULTIPLE ?
Non, c’est notre connaissance qui a évolué. Le cancer a toujours été complexe. Mais autrefois, on voyait cette maladie de façon générale. Puis on a établi des groupes par organe. Maintenant, on parle de biologie. On regarde de quel type de cellules une tumeur est composée. En associant ces analyses avec de l’intelligence artificielle (IA), on peut comprendre la tumeur et proposer des traitements individualisés. C’est l’approche de l’oncologie de précision.
L’IA EST-ELLE DEVENUE CENTRALE DANS VOTRE TRAVAIL DE RECHERCHE ?
En ce qui me concerne, je l’utilise depuis plus de 20 ans. Mais aujourd’hui, en oncologie de précision, ce n’est plus possible de travailler sans IA. Actuellement, aux HUG, la majorité de mon équipe développe des modèles d’analyse avec nos propres algorithmes. Grâce à ces outils, au lieu de se limiter à tel ou tel sous-groupe, nous projetons d’étudier l’ensemble de la biologie du cancer. On pourra ensuite associer directement une tumeur ultra complexe à une thérapie précise pour un patient. Nous sommes en train de mener une étude en Suisse dans laquelle nous récoltons l’équivalent de centaines de gigabits de données pour chaque patient. L’IA peut analyser ces informations pour détecter les propriétés d’une tumeur et, dans certains cas, évaluer les chances de réussite d’un traitement.
VOYEZ-VOUS BEAUCOUP DE PATIENTS INTERROGER UNE IA POUR COMPRENDRE LEUR CANCER ?
Certains l’utilisent beaucoup, d’autres pas du tout. Mais le risque, c’est que l’IA soit interrogée de façon générale. Elle risque de donner une réponse trop large ou erronée. L’intelligence artificielle devient une ressource si on lui pose des questions précises. Pour cela, il est essentiel de connaître la situation exacte de la maladie. Il faut savoir à quel sous-groupe le cancer appartient, quelles sont ses mutations, etc. On revient au problème de l’hétérogénéité. Nous sommes aujourd’hui dans une phase de très haute complexité dans la connaissance de la maladie. Mais pour l’instant, nous ne remportons des victoires que par sous-groupe. Mon espoir est d’arriver à tisser des liens à partir de ces victoires locales et de construire une connaissance générale qui permettra de traiter tous les cancers de façon personnalisée. Pour atteindre cet objectif, l’IA sera déterminante.
Propos recueillis par Pierre-Louis Chantre
Photo © HUG

