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Ligue contre le cancerLigue vaudoise contre le cancerNotre journalLe cancer, entre ombre et lumière

Le cancer, entre ombre et lumière

"On fait sans doute partie de la société la plus inquiète de l'histoire, alors que l'on vit dans la société la plus sûre qui n'ait jamais été !"

Un éclairage sur les représentations du cancer, sa prise en charge médicale et la place qu’il occupe dans l’imaginaire, par le sociologue et anthropologue Francesco  Panese1.

QU’ÉVOQUE POUR VOUS LE MOT « CANCER » ?
Le cancer est sans doute la pathologie la plus politisée dans l’histoire du XXe siècle. Depuis les années quarante, l’annonce de la guérison du cancer est presque devenue un leitmotiv média- tique dans les pays industrialisés à fort investissement médical, comme l’annonce d’un triomphe de la médecine occidentale moderne. Le cancer touche aussi l’Afrique (ndlr voir page 4), mais là où il existe peu de diagnostic et de prise en charge et surtout pas de recherche, le cancer est « invisibilisé », alors que dans les pays occidentaux – en particulier en Europe et aux États-Unis – le cancer est « survisibilisé ». Or, on peut se demander pourquoi certaines questions bénéficient d’une si grande visibilité alors même que d’autres sont passées sous silence…

QUE REPRÉSENTE LE CANCER DANS L’IMAGINAIRE COLLECTIF ?
Sans doute plus que beaucoup d’autres maladies, il représente une « figure du malheur » qui donne lieu à toute une série d’explications profanes par lesquelles les patients et leurs proches tentent de lui donner un sens. Sa capacité à évoquer la mort, la douleur, fait de lui une affection parmi les plus investies symboliquement. Et les patients font preuve de beaucoup d’inventivité dans les explications qu’ils donnent de leur cancer. Pour certains, il s’apparenterait à une traduction dans la chair d’un traumatisme vécu2. Il peut aussi être interprété comme une réaction à des circonstances de stress. Dans les explications profanes, la part psychologique est très importante. La prolifération de ce type d’explications indique à l’anthropologue que l’éclairage purement médical est souvent insuffisant du point de vue des patients.

L’ANNONCE D’UN DIAGNOSTIC DE CANCER PAR LES MÉDECINS EST-ELLE TOUJOURS ADÉQUATE ?
Il y a encore des progrès à faire, en particulier dans la médecine hospitalière. Il existe une tendance malheureuse à communiquer le diagnostic avec peu d’égards pour le patient, en se cantonnant au résultat du diagnostic – véritable coup de massue. Certains médecins se réfugient derrière le factuel, pour se protéger ou par manque de temps. Même s’il n’est pas facile d’annoncer des mauvaises nouvelles, la question de la relation humaine se pose lorsqu’un médecin annonce un diagnostic qui peut blesser, voire anéantir la personne en face de lui.

POURQUOI CERTAINES PERSONNES ATTEINTES DE CANCER S’ORIENTENT VERS LES MÉDECINES « DOUCES » OU COMPLÉMENTAIRES (VOIR PAGE 3) ?
Un grand nombre de patients vivent harmonieusement la coexistence de la médecine « technicienne » et d’autres méthodes. Ils sont beaucoup plus adeptes du complémentarisme que les médecins. Par leur recours à des alternatives, les patients font preuve d’une conscience assez saine des limites de la médecine et de la nécessité d’investir pratiquement et symboliquement ce qui leur arrive par d’autres moyens. Mais il faut les préserver de la malhonnêteté des « prédateurs de souffrances » et autres charlatans.

L’IDÉE, VÉHICULÉE NOTAMMENT PAR LES MÉDIAS, SELON LAQUELLE TOUT CE QUE L’ON CONSOMME SERAIT POTENTIELLEMENT CANCÉRIGÈNE N’ALIMENTE-T-ELLE PAS UNE CERTAINE PSYCHOSE AUTOUR DE CETTE MALADIE ?
Pour le sociologue, la prolifération des discours autour du « cancérigène » témoigne d’une méfiance générale vis-à-vis des relations contemporaines entre environnement et santé, comme si le mode de vie moderne « rendait malade ». Tout ce qui ne serait pas « naturel » engendrerait « le mal ». Le dispositif sanitaire moderne, qui vise à la préservation de la santé des individus, a paradoxalement produit énormément d’anxiétés. On fait sans doute partie de la société la plus inquiète de l’histoire, alors que l’on vit dans la société la plus sûre qui n’ait jamais été ! C’est comparable à la question de la violence3: alors qu’on n’a jamais été aussi en sécurité, en particulier dans les rues de Suisse, le sentiment d’insécurité est très important. L’inquiétude des individus est nécessaire à l’efficience du système sanitaire, mais je crois qu’il vaut la peine de réfléchir aux proportions qu’elle a prises. Rappelons-nous que la vie est chose risquée !

Propos recueillis par Marie Bertholet

1Francesco Panese est professeur associé de sociologie des sciences et de la médecine, à cheval entre le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV, Institut de l’histoire de la médecine) et l’Université de Lausanne (UNIL, Institut des sciences sociales). Il a par ailleurs dirigé durant 15 ans le Musée de la main à Lausanne, qu’il a récemment quitté afin de se consacrer pleinement à l’enseignement et à la recherche. Franceso Panese a longtemps collaboré avec les milieux médicaux, en particulier avec les cliniciens, dont il a étudié les pratiques. Il s’est notamment intéressé à la question des relations entre médecins et patients.
2 Aline Sarradon-Eck, Le cancer comme inscription d’une rupture biographique dans le corps, 2009.
3L’exposition Violences est à découvrir jusqu’au 19 juin 2016 au Musée de la main, à Lausanne. www.museedelamain.ch